Le voyage d'Ethylène | Entre le ras du sol et le dessous des nuages, par Nicolas de La Casinière
15893
single,single-post,postid-15893,single-format-standard,ajax_fade,page_not_loaded,,qode-child-theme-ver-1.0.0,qode-theme-ver-9.2,wpb-js-composer js-comp-ver-4.11.2.1,vc_responsive
 

Entre le ras du sol et le dessous des nuages, par Nicolas de La Casinière

Nicolas-de-La-Casiniere_apercu

Entre le ras du sol et le dessous des nuages, par Nicolas de La Casinière

 

« Je suis vieux, maintenant, Si je pouvais, je poserais bien mon sac ici pour attendre la grande nuit. Je vous parle d’une voix légère comme une écriture sépia, toute en déliés de plume d’oie. Je m’appelle John Wesley Powell et je descends d’une lignée d’immigrants. Je n’ai jamais descendu personne. Je suis ce qu’on pourrait appeler un descendeur de fleuves. Il fallait bien que quelqu’un aille dresser des cartes de ces contrées méconnues de l’homme blanc. Le Mississippi en 1856, puis l’Ohio, l’Illinois. Le Colorado en 1869. On a descendu la Green River, puis le Colorado, la rivière rouge, en espagnol. Les eaux sont assez méchantes par ici, trop liquides pour les boire, trop fluides pour des labours. Le vent pas mieux. Un type m’a dit qu’un jour, un bout de ce pays porterait mon nom. Il a murmuré : “Toi t’es du genre calme, ça sera un lac.” Il sentait trop le gin de contrebande et le vent mauvais. Je ne l’ai pas cru.

Des gens ont voulu croire que j’étais le premier à passer par les rapides jusqu’au Grand Canyon. Ce n’est pas vrai. Les Indiens sont là, depuis des siècles. Paiutes, Navajos, Apaches Avasupai, Zunis, Hopis : c’est leur terre… Un jour de mars, un vieux Navajo m’a expliqué que si moi je descendais les fleuves, lui descendait du Dineh, le peuple navajo qui a toujours été là, sous la dispute entre le ciel et la terre. Parce qu’ici, voyez vous, le ciel et la terre se chamaillent depuis que les chamans s’en souviennent. Ciel et terre remués auraient pu se regarder en coyotes de faïence, mais la terre cuite s’accommode mal de l’inquiétude des chiens de prairie. “D’ailleurs, un jour, il n’y aura plus de prairie. Juste du rocher, de la poussière. En attendant, les Navajos entendent bien vivre tranquille entre les vingt mille montagnes sacrées qui sont autant de bornes que d’abris. Ce sont les maisons des anciens, de ceux qui sont restés là-haut et regardent la terre en se disant que nous sommes là, fragiles comme des débris de verre. Nous sommes ainsi.” C’est ce qu’il a dit. Il a vidé son sac d’un coup. Et le vent l’a emporté. Il n’est pas impossible qu’il revienne dans des années, quand je serais parti moi aussi. Je suis bien vieux. Un ami trappeur qui a arpenté ce pays plus que moi m’avait fait une confidence. Il prétendait qu’un jour un mur serait construit en travers de la vallée pour retenir l’eau sauvage. Je ne crois pas aux prédictions de ces vieux rôdeurs des bois. C’est comme si on disait que les fourre tout en cuir des trappeurs et les sacs à franges des indiens avaient une deuxième vie, et reviendraient hanter les lieux, errant ras du sol et le dessous des nuages. Qui croirait une chose pareille ? »

Texte écrit par Nicolas de La Casinière

 

* Le barrage de Glen Canyon a été mis en service en 1964 malgré le tollé des défenseurs de l’environnement, qui se sont fait promettre que la construction du barrage serait compensée par la destruction d’un autre barrage. Promesse qui n’a jamais été tenue. Les Indiens ont bien rigolé. Ces Blancs, toujours prêts à croire aux promesses…

 


 

L’auteur : Nicolas de La Casinière

Journaliste, illustrateur et écrivain, Nicolas de La Casinière est également le fondateur de l’irrégulomadaire satirique La Lettre à Lulu. Il a écrit Les Prédateurs du béton paru chez Libertalia ou encore Les saboteurs du climat, édité par Reporterre. Basé à Nantes, Nicolas suit particulièrement la Zad de Notre-Dame-des-Landes.